Tous les pays – riches et pauvres – devront s'asseoir à la même table pour trouver une solution au problème du changement climatique, estime l'Italien Filippo Giorgi. Membre du GIEC (Prix Nobel de la paix 2007), il dirige également la Section de la physique des planètes du Centre international de physique théorique de l'UNESCO « Abdus Salam » (Trieste, Italie).
Propos recueillis par Jasmina Šopova.
Selon le quatrième rapport du Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC), lancé le 2 février 2007, la plupart des changements climatiques observés au cours de ces 50 dernières années sont imputables à l'activité humaine. Et vous avez déclaré qu'un des grands défis aujourd'hui consistait à « gérer l'inévitable et d'éviter l'ingérable ». Que voulez-vous dire par là ?
Les changements climatiques provoqués par l'activité humaine sont inévitables car il ne serait pas réaliste de penser que nous pouvons tout d'un coup réduire radicalement nos émissions de gaz au point de stabiliser les niveaux actuels de concentration, voire de faire baisser ces niveaux. Pour cela, des mesures d'adaptation seront nécessaires. Cependant, le plus important est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre en deçà du niveau critique à partir duquel le climat de la planète peut être profondément altéré, ce qui aurait des répercussions importantes sur les sociétés humaines et les écosystèmes naturels, en particulier pour les générations futures qui hériteront de l'environnement que nous leur laisserons.
En outre, les gaz à effet de serre peuvent rester dans l'atmosphère pendant longtemps et, du fait de l'inertie du système climatique, ce que nous faisons aujourd'hui produira des effets dans de nombreuses années. C'est la raison pour laquelle il est urgent d'agir. Il est indispensable que nous prenions immédiatement des mesures d'atténuation drastiques pour réduire les émissions de gaz au cours des prochaines décennies. Les mesures d'adaptation et d'atténuation doivent être mises en œuvre de concert ; les unes ne peuvent se substituer aux autres.
« Le réchauffement du système climatique est sans équivoque », dit également le quatrième rapport. Est-ce que ce « verdict » a fait évoluer les mentalités concernant notre responsabilité ? Avez-vous remarqué des changements dans les politiques environnementales au cours de cette dernière année ?
Je pense que cette phrase a vraiment eu un impact décisif. Pour la première fois, la communauté scientifique a affirmé avec certitude que le problème du réchauffement climatique mondial se posait réellement.
Le public a vraiment changé son regard, en particulier aux États-Unis et en Australie, ainsi que dans d'autres pays comme la Chine ou l'Inde. En Europe, on a pleinement conscience du problème depuis plusieurs années, même s'il semble que la prise de conscience soit encore plus forte aujourd'hui. Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution de la perception du public.
La canicule qui a frappé l'Europe en 2003 et l'ouragan Katrina [aux États-Unis, en 2005] ont permis aux gens de se rendre compte à quel point les pays, mêmes industrialisé s, sont vulnérables face au climat, peu importe si ces événements sont directement liés au changement climatique ou non. Le rapport Stern [Stern Review on the Economics of Climate Change, 2006] a mis l'accent sur le montant vertigineux du coût potentiel du changement climatique. En outre, le problème a été médiatisé et donc porté à la connaissance du grand public, notamment à travers le film Le jour d'après [Roland Emmerich, 2004], le livre État d'urgence de Michael Crichton [2005] et bien sûr le film d'Al Gore, Une vérité qui dérange [2006]. Ensuite notre rapport est venu apporter une caution scientifique à tous ces messages.
Le changement climatique risque-t-il d'approfondir le fossé entre riches et pauvres ?
Les effets du changement climatique ne se feront pas sentir de la même manière dans tous les pays. Les pays en développement sont plus vulnérables car ils manquent de moyens pour répondre au changement climatique. Les déséquilibres importants entre pays que l'on observe aujourd'hui vont donc probablement encore s'aggraver, ce qui attisera les tensions.
Dans certains cas, les évolutions prévues comme l'accroissement du niveau de la mer ou la généralisation de la sécheresse risquent de provoquer d'énormes vagues de migration de populations – on parle d'ailleurs déjà de réfugiés climatiques – et il est bien évident que cela exacerbera également les tensions.
D'un autre côté, apporter une solution au problème du changement climatique nécessite un effort de coopération à l'échelle mondiale comme on n'en a probablement jamais vu auparavant : il faut y voir une chance pour une communication internationale et une action concertée. Tous les pays devront s'asseoir à la même table pour trouver une solution au problème.
Selon le « Climate Change Index » (index des changements climatiques) que vous avez publié en septembre 2006, la Méditerranée et les régions de l'Europe du nord-est sont les « hot-spot » (points chauds) les plus importants. Pourquoi ?
Cet index repose sur les modifications des moyennes et sur la variabilité des températures et des précipitations. La région méditerranéenne et le nord-est de l'Europe s'avèrent les zones les plus menacées, mais pas pour les mêmes raisons.
En Méditerranée, les principaux problèmes révélés par les modélisations, sont l'ampleur du réchauffement et le recul très net des précipitations au printemps et en été. Ces phénomènes sont dus à un déplacement vers le nord de la trajectoire des tempêtes (les tempêtes se déplacent de plus en plus au nord de la Méditerranée) et à une amplification de la rétroaction humidité du sol-précipitations (du fait de la baisse des précipitations, le sol est plus sec et l'air est plus chaud, ce qui freine les précipitations, etc.). Les modèles prévoient également un accroissement important de la variabilité des températures au cours de la saison chaude, ce qui signifie que les étés extrêmement chauds et secs (encore plus chauds et secs que l'été 2003) seront bien plus fréquents. Tout cela conduirait à un processus d'aridification important, voire à la désertification, en particulier dans les pays les plus méridionaux de la région.
Dans le nord-est de l'Europe, la principale conséquence est une forte augmentation des précipitations, liée à la plus grande fréquence et à la plus grande intensité des orages, ces conditions favorisant les inondations et l'élévation du niveau des températures hivernales. Ce phénomène est la conséquence de la fonte des neiges, laquelle réduit la surface de réflectivité et provoque une augmentation du niveau d'absorption des radiations solaires, ce qui intensifie le réchauffement.
Vous semblez être particulièrement affecté par les changements dans les méthodes d'exploitation des terres.
Le problème tient au fait que les modélisations actuelles ne tiennent pas compte de l'évolution de l'exploitation des sols. Or pour certaines régions, ce facteur est une source d'incertitude importante à laquelle nous devons être en mesure de mieux répondre à l'avenir. Les données dont nous disposons indiquent que l'évolution de l'exploitation des sols peut avoir des effets considérables, plus graves encore que le réchauffement dû aux gaz à effet de serre, en particulier dans certaines régions comme l'Afrique de l'Ouest par exemple.
Cependant, à l'échelle mondiale, les conséquences de l'évolution de l'exploitation des sols sont secondaires par rapport à celles des émissions de gaz à effet de serre. Je pense en outre que les effets des aérosols et des poussières atmosphériques peuvent être conséquents à l'échelle régionale et c'est un problème sur lequel il convient d'accorder plus d'attention à l'avenir.
Une question personnelle, pour finir. Quand la Fondation Nobel a annoncé les lauréats, fin octobre 2007, vous avez dit au journaliste italien Fabio Pagan : « Il mio sogno? Andare a Oslo per la cerimonia del Nobel ». Avez-vous réalisé ce rêve ? Êtes-vous allé à Oslo ?
Je n'ai pas pu y assister. La délégation était relativement restreinte puisqu'elle ne comptait que 25 personnes et il ne restait que quatre places lors d'un tirage au sort auquel participaient plusieurs centaines de membres du Bureau du GIEC et chercheurs. Malheureusement je n'ai pas été tiré au sort. Ce sera pour la prochaine fois, peut-être !








